Dans une collectivité territoriale ou une destination touristique, l’accessibilité numérique ne se joue pas uniquement sur le site web. Elle se joue aussi, et très souvent surtout, dans les documents publiés : délibérations, formulaires, brochures, rapports, programmes d’événements, présentations, tableaux de données, guides pratiques.
Ces documents sont partout. Ils sont produits rapidement, souvent par des profils non techniques, parfois dans l’urgence. Ils sont diffusés en PDF, en Word, en PowerPoint ou en Excel, puis mis en ligne sans contrôle approfondi. Et pourtant, ce sont eux qui concentrent aujourd’hui une part majeure des non-conformités RGAA.
Pour beaucoup d’organisations publiques, la situation est paradoxale. Le site a été audité, corrigé, parfois refondu avec soin. La déclaration d’accessibilité est publiée. Le schéma pluriannuel existe. Mais les documents téléchargeables, eux, échappent à la méthode. Ils deviennent un angle mort, à la fois juridique, organisationnel et éditorial.
Cet article propose une méthode opérationnelle, réaliste et reproductible pour produire et publier des documents accessibles, sans transformer chaque publication en chantier technique. L’objectif n’est pas d’atteindre une perfection théorique, mais de sécuriser durablement la production documentaire, dans un contexte contraint, avec des équipes hétérogènes.
Pourquoi les documents sont le point aveugle de l’accessibilité numérique
Dans les collectivités comme dans les offices de tourisme, les documents remplissent plusieurs fonctions essentielles. Ils structurent l’action administrative, portent l’information institutionnelle, valorisent le territoire, organisent les services, expliquent les démarches. Ils sont aussi très souvent réutilisés, téléchargés, imprimés, partagés par courriel ou sur les réseaux sociaux.
Pourtant, contrairement aux pages web, les documents échappent souvent aux processus de contrôle. Ils sont produits hors CMS, en dehors des chaînes de publication habituelles, avec des outils bureautiques dont l’accessibilité dépend fortement des usages. Un document peut être visuellement propre, bien présenté, validé sur le fond, tout en étant totalement illisible pour un lecteur d’écran ou inutilisable au clavier.
Cette situation crée plusieurs risques. Le premier est réglementaire. Le RGAA ne distingue pas les pages HTML des documents téléchargeables : dès lors qu’un document est mis à disposition du public sur un site, il entre dans le périmètre de conformité. Le second est organisationnel. Les documents sont souvent produits par des agents ou des prestataires qui n’ont pas été formés à l’accessibilité, ni outillés pour la prendre en compte. Le troisième est réputationnel. Un site présenté comme accessible, mais proposant des documents inutilisables, génère une frustration forte chez les usagers concernés.
Face à ces constats, une idée reçue persiste : rendre les documents accessibles serait trop complexe, trop chronophage, ou réservé à des experts. C’est précisément cette idée que la méthode présentée ici vise à déconstruire.
Ce que recouvre réellement l’obligation d’accessibilité des documents
Un document accessible, au sens du RGAA, est un fichier numérique dont la structure, le contenu et les métadonnées permettent une consultation équivalente par l’ensemble des usagers, y compris les personnes utilisant des technologies d’assistance. Cette définition est volontairement large, car elle englobe plusieurs dimensions : la structure logique du document, la lisibilité des contenus, la navigation, la compatibilité technique et la compréhension globale.
Dans les faits, l’obligation s’applique à tous les documents mis en ligne : PDF, fichiers Word, présentations PowerPoint, tableurs Excel. Le format n’est pas neutre, mais aucun n’est exempt d’exigences. Un PDF n’est pas automatiquement accessible, pas plus qu’un document Word ou une présentation PowerPoint. Tout dépend de la manière dont il a été conçu.
La notion de charge disproportionnée, souvent invoquée pour justifier l’absence de mise en conformité, mérite également d’être clarifiée. Elle ne constitue pas une exemption générale. Elle doit être argumentée, documentée, limitée à des cas précis, et compensée par des alternatives accessibles. Elle ne peut en aucun cas devenir une règle implicite de non-traitement des documents.
Autrement dit, la question n’est pas de savoir s’il faut rendre les documents accessibles, mais comment organiser la production pour le faire de manière pragmatique.
Les principes d’accessibilité appliqués aux documents, sans jargon
Les règles d’accessibilité des documents reposent sur les mêmes principes que ceux des sites web, issus des standards internationaux. Toutefois, leur traduction opérationnelle doit être adaptée aux usages bureautiques.
Le principe de perceptibilité implique que l’information soit accessible sans dépendre exclusivement de la vue ou de la couleur. Cela signifie, par exemple, que les images doivent être accompagnées de descriptions textuelles, que les contrastes doivent être suffisants, et que la structure du document doit être lisible par un lecteur d’écran.
Le principe d’utilisabilité suppose que le document puisse être parcouru au clavier, dans un ordre logique. Un document dont la structure est chaotique, ou dont l’ordre de lecture n’a pas été maîtrisé, devient rapidement inutilisable pour certains publics.
Le principe de compréhensibilité renvoie à la clarté du contenu. Un document accessible n’est pas seulement techniquement conforme ; il est aussi rédigé dans un langage clair, structuré, explicite. Les tableaux trop complexes, les phrases interminables ou les liens ambigus nuisent directement à l’accessibilité.
Enfin, le principe de robustesse concerne la compatibilité avec les outils de lecture et les technologies d’assistance. Un document correctement structuré, utilisant les fonctionnalités natives des outils bureautiques, sera plus robuste qu’un document bricolé visuellement.
Ces principes forment un socle commun, quelle que soit la nature du document.
Une méthode universelle en six étapes pour produire des documents accessibles
La clé pour sécuriser la production documentaire n’est pas de multiplier les contrôles a posteriori, mais d’intégrer l’accessibilité dès la conception. La méthode proposée repose sur six étapes simples, applicables à tous les formats.
La première étape consiste à interroger le choix du format. Dans de nombreux cas, le recours au PDF est automatique, alors qu’une page HTML serait plus adaptée et plus accessible. Les documents doivent être réservés aux contenus réellement téléchargeables ou imprimables. Ce choix initial conditionne fortement la complexité de la mise en accessibilité.
La deuxième étape est la structuration du document. C’est le point le plus déterminant. Utiliser les styles de titres, organiser le contenu de manière hiérarchique, structurer les listes et les tableaux permet de créer un document lisible, tant pour les humains que pour les machines. Cette étape ne demande aucune compétence technique avancée, mais une discipline éditoriale.
La troisième étape porte sur la lisibilité du contenu. Elle concerne le langage utilisé, la clarté des phrases, la manière de présenter les informations. Un document accessible évite les formulations ambiguës, explicite les acronymes, privilégie des phrases courtes et un vocabulaire compréhensible par tous.
La quatrième étape concerne les images, graphiques et éléments visuels. Chaque image porteuse d’information doit être accompagnée d’un texte alternatif pertinent. Les graphiques complexes doivent être expliqués dans le corps du texte ou faire l’objet d’une description détaillée. Cette étape est souvent négligée, alors qu’elle est centrale.
La cinquième étape consiste à vérifier le document avant publication. Des outils existent pour détecter certaines erreurs, mais aucun ne remplace une vérification humaine minimale. L’objectif n’est pas de produire un audit exhaustif, mais de repérer les erreurs bloquantes.
Enfin, la sixième étape vise à sécuriser la publication dans la durée. Cela implique de documenter les choix faits, de prévoir des alternatives accessibles si nécessaire, et de capitaliser sur les bonnes pratiques pour éviter de repartir de zéro à chaque nouveau document.
Bonnes pratiques par type de document
Les principes généraux doivent ensuite être adaptés à chaque format.
Dans Word, l’accessibilité repose principalement sur l’utilisation correcte des styles, la structuration logique des titres, la gestion des images et des tableaux, et la préparation éventuelle de l’export en PDF. Word est un outil relativement accessible, à condition de ne pas contourner ses fonctionnalités natives.
Dans PowerPoint, le principal enjeu est l’ordre de lecture. Les zones de texte, les images et les graphiques doivent être organisés de manière cohérente. Les présentations publiées en ligne posent souvent plus de problèmes que celles utilisées à l’oral, car elles deviennent des documents à part entière.
Excel est souvent oublié dans les démarches d’accessibilité. Pourtant, les tableurs contiennent souvent des données essentielles. Un tableur accessible repose sur des tableaux simples, des en-têtes clairement identifiés, des feuilles nommées explicitement et une absence de mise en forme purement visuelle.
Le PDF est le format le plus risqué. Un PDF accessible doit être balisé, structuré, issu d’un document source propre. Les PDF scannés, sans reconnaissance de texte, sont à proscrire sauf cas exceptionnels, avec des alternatives prévues.
Organiser la production documentaire pour éviter les dérives
La réussite d’une démarche d’accessibilité documentaire repose autant sur l’organisation que sur la technique. Il est illusoire de penser que chaque contributeur deviendra expert en accessibilité. En revanche, il est réaliste de définir des règles claires, des responsabilités identifiées et des outils partagés.
La désignation d’un référent accessibilité, même à temps partiel, permet de centraliser les questions, d’harmoniser les pratiques et d’éviter les décisions contradictoires. La mise à disposition de modèles accessibles réduit considérablement les risques. La formation ciblée des contributeurs, centrée sur leurs usages réels, est souvent plus efficace qu’une formation théorique exhaustive.
L’objectif n’est pas de rigidifier la production, mais de créer un cadre sécurisant.
Les erreurs fréquentes qui fragilisent la conformité
Certaines erreurs reviennent systématiquement. La plus courante consiste à considérer qu’un document est accessible parce qu’il est lisible visuellement. Une autre consiste à repousser l’accessibilité à la fin du processus, ce qui la rend plus coûteuse et plus difficile. D’autres encore reposent sur une confiance excessive dans les outils automatiques, ou sur une délégation implicite à un prestataire sans cadrage précis.
Identifier ces erreurs permet de les éviter sans effort supplémentaire.
Conclusion : l’accessibilité documentaire comme levier de maturité numérique
Rendre les documents accessibles n’est pas une contrainte isolée. C’est un révélateur de la maturité numérique d’une organisation. Une collectivité ou une destination touristique capable de produire des documents accessibles démontre sa capacité à structurer ses contenus, à penser l’inclusion, à sécuriser ses pratiques et à améliorer la qualité globale de son information.
L’accessibilité documentaire n’est ni un luxe, ni une option. Elle est une composante essentielle d’un numérique public responsable, durable et crédible.
FAQ
Qu’est-ce qu’un document accessible ?
Un document accessible est un fichier numérique structuré de manière à être lisible, compréhensible et utilisable par tous les usagers, y compris ceux utilisant des technologies d’assistance, conformément aux critères du RGAA.
Les PDF sont-ils obligatoires ?
Non. Le PDF n’est pas obligatoire. Dans de nombreux cas, une page HTML est plus accessible et plus adaptée. Le PDF doit être réservé aux contenus réellement téléchargeables ou imprimables.
Qui est responsable de l’accessibilité des documents publiés ?
La responsabilité incombe à l’organisme qui publie le document. Elle ne peut être transférée intégralement à un prestataire sans cadrage explicite.
Peut-on publier un document non accessible ?
Uniquement dans des cas très spécifiques, avec une justification de charge disproportionnée et la mise à disposition d’une alternative accessible.





